vendredi 21 juillet 2017

Psychanalyser Jung

J’ai lu récemment un livre remarquable, de ceux qui font date dans un cheminement intellectuel. Il s’agit de Psychanalyser Jung, de Pierre Trigano, paru fin 2016. Curieusement, il n’a pas reçu grande audience semble-t-il dans les milieux qui se targuent d’être jungiens. Vous devriez voir mon sourire quand je dis ce « curieusement », car il est, je l’avoue, tout à fait ironique. Le principal tort fait à Jung, mis à part de l’ignorer purement et simplement, consiste en lui dresser une statue et se cacher derrière celle-ci pour recréer une sorte de dogme. Lui-même était conscient du danger que ferait courir à son œuvre l’inévitable entreprise hagiographique de ses  disciples. Il écrivait deux ans avant sa mort à la baronne Von Der Heyt :

« De folles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de moi lorsque je serai devenu posthume. Tout ce qui aura été feu et vent dans ma vie sera mis dans l’alcool et changé en préparation morte. Ainsi les dieux sont-ils enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

C’est ainsi qu’à chaque fois qu’apparaît une conscience libre, le conscient collectif l’annexe et l’émascule en la déshumanisant. Les saints, n’est-ce pas, sont beaucoup plus inoffensifs que les vrais humains car nous pourrions nous reconnaître dans ces derniers, et en tirer quelque conclusion valable pour nous-mêmes. Cependant, notre tâche plus de 50 ans après la disparition de Jung, si être jungien signifie autre chose que de porter un colifichet intellectuel pour se réfugier dans une nouvelle identité collective, consiste en retrouver et libérer le feu et le vent qui ont traversé sa vie et son œuvre. Mr Trigano s’y était déjà employé de façon brillante dans un premier livre cosigné avec sa conjointe Agnès Vincent : Le sel des rêves, dans lequel ils nous invitaient à revenir à la source vive de la psychologie jungienne. Leur ambition annoncée était alors rien moins alors qu’une « refondation spirituelle de la psychothérapie par une lecture nouvelle de Jung », ce qui a attiré mon attention. Mais avec Psychanalyser Jung, dont il ne nous a livré pour l’instant que le tome 1, c’est la genèse de l’œuvre du grand homme que Pierre Trigano interroge dans ses profondeurs. Et elle y gagne beaucoup car étant mise en perspective, elle y acquiert du relief, et si celui-ci souligne des zones d’ombre, il fait aussi ressortir les sommets lumineux.

Dans son avant-propos, l’auteur nous invite à oser en le lisant une « confrontation psychanalytique du chemin personnel de Jung pour conscientiser son ombre, processus que le maître lui-même n’a pu réaliser pleinement ». Ce faisant, il souligne qu’il était jusque maintenant pour ainsi dire impossible de remettre en question le « vieux sage » de Kusnacht sans pactiser avec les tenants de l’intégrisme rationaliste qui l’accusait d’obscurantisme. Il fallait faire corps avec celui qui a eu l’audace de réintroduire l’âme dans notre civilisation et de ré-ouvrir « la voie qui ré-enchante la vie ». Mais, souligne-t-il, « la fascination que Jung exerce sur ses disciples les alourdit de sa propre ombre et les empêche d’intégrer vraiment cette voie de ré-enchantement qu’il a su pourtant ouvrir pour eux ». Je le dirai plus durement : en entretenant une image sacralisée du maître, les disciples évitent de prendre le risque de l’individuation radicale à laquelle, pourtant, Jung n’a eu de cesse de nous exhorter. Ils oublient que, maintenant que nous ne pouvons plus nous confronter à la réalité vivante de Jung et à son bon rire, nous devons nous expliquer aussi avec l’image que nous nous en faisons, qui est tissée de projections.

C’est une démarche salutaire, que Jung aurait certainement saluée et encouragée. La bonne nouvelle, c’est que le fait même que l’un d’entre nous entreprenne ce déboulonnage signale que nous sommes donc collectivement mûrs pour élaborer une nouvelle vision de Jung et de sa psychologie. Le travail de Mr Trigano est empreint de respect et même d’amour pour Jung. On peut y lire une profonde compassion pour la souffrance qui a motivé la recherche et est à l’origine de l’œuvre. Son approche n’a rien à voir avec l’entreprise de démolition de Richard Noll dans Le Christ aryen, où ce dernier s’est attaché à agiter tous les vieux démons qui ont pu traverser la vie de Jung sans qu’aucun ne l’emporte véritablement, sauf dans la haine que Richard Noll lui voue. Ici, il s’agit, en reprenant l’ensemble des matériaux dont nous disposons, c’est-à-dire en particulier Ma vie et la correspondance, de retracer le parcours du jeune Jung et le développement de sa pensée en lien avec le cours de son existence.

Ce sera peut-être une surprise pour certains : Jung n’est pas issu d’une naissance virginale. Il n’a pas eu la révélation dans son berceau de la psychologie des profondeurs, et elle n’est pas sortie toute armée de pied en cap de sa tête. On savait qu’il y a eu plusieurs Jung : le Jung alchimiste du Mysterium Conjonctionis (1960) n’a que peu à voir avec le Jung de 1925, qui lui-même a rompu  avec le Jung qui cherchait un père en Freud. Sa pensée n’a pas cessé d’évoluer jusqu’à sa mort. C’est un de ses immenses mérites et un exemple que nous serions bien inspirés de suivre au lieu de nous accrocher à des certitudes. On savait aussi qu’il a tenté de répondre à la crise de foi de son père Paul Jung, pasteur en proie à de grands affres car il ne croyait plus à ce qu’il prêchait en chaire, et qu’il a été aidé en cela par la proximité spirituelle de sa mère avec la nature. Mais ce que Mr Trigano met en évidence, c’est que Jung a été, pendant la première partie de sa vie, aux prises avec une sévère dissociation psychique dont il s’est auto-guéri. Ou pour être plus précis, car c’est toute la vertu de Psychanalyser Jung que de mettre ce point en lumière : le Soi a guéri Jung, et c’est de là que ressort son génie.

La dissociation qu’a vécue Jung n’est pas tout à fait une nouveauté, mais seuls les spécialistes bien informés avaient jusque ici l’occasion de se pencher sur ce sujet. En effet, le psychiatre Winnicott a dès 1964 réagi à la parution des mémoires de Jung en publiant une recension[1] dans laquelle il diagnostiquait chez le jeune Jung de 3 ans un effondrement psychotique dû à la dépression de sa mère qui a provoqué une séparation du couple parental. Winnicott, un spécialiste des psychoses infantiles, a trouvé dans Ma vie une image de la schizophrénie infantile. Il n’a pas alors posé ce diagnostic pour diminuer la valeur du travail de Jung, au contraire puisqu’il se dit impressionné par la force de la personnalité de ce dernier qui lui a permis de surmonter la dissociation, et qu’il souligne comment la psychose, si elle est le plus souvent désastreuse, peut être aussi à l’origine de réalisations exceptionnelles. La thèse de Winnicott a été alors mal reçue dans les milieux jungiens car elle venait jeter de l’huile sur le feu de l’animosité régnant entre freudiens et jungiens. Winnicott lui-même reconnait une certaine agressivité dans sa façon de tenter à partir de là de réévaluer de façon réductrice la notion jungienne d’inconscient. Ce qui est fort intéressant cependant, c’est que Winnicott lui-même, à l’occasion de ce travail sur la biographie de Jung, a reçu un grand rêve[2] qu’il dit avoir fait « pour Jung et pour certains de mes patients aussi bien que pour moi-même ».

On ne connaît pas le détail de ce rêve mais Winnicott dit qu’il l’a aidé à « réduire une dissociation » dont lui-même souffrait depuis toujours et que l’analyse ne lui avait pas permis de guérir. Sans en livrer le contenu, il en donne une interprétation détaillée dans une lettre à son ami Fordham au moment où il écrit cet article sur Jung. Ses termes sont saisissants : « Cela m’irait bien que quelqu’un accepte de me fendre le crâne (d’avant en arrière) afin d’en extraire quelque chose (tumeur, abcès, sinus, suppuration) qui s’y trouve et s’y fait sentir juste au centre, derrière la racine du nez ». Winnicott admet sans ambages qu’il y a quelque chose de malade dans sa tête et que cela prendrait une intervention qui tient du chamanisme chirurgical pour l’en délivrer. Il semble que ce soit Jung, c’est-à-dire le Jung auquel Winnicott se confrontait au travers de l’écriture de son compte-rendu, qui lui ait ouvert le crâne et l’ait aidé à faire sortir ce qui était malade. On pourrait dire en souriant que l’arroseur a ainsi été arrosé et qu’on ne peut pas s’attendre à moins quand on se frotte à Jung, qui tenait des anciens chamans. La caractéristique de ces derniers était justement qu’ils étaient ce qu’on appelle des « guérisseurs blessés », c’est-à-dire qu’au cours de leur apprentissage, ils traversaient la maladie et s’en guérissaient, c’est-à-dire en fait qu’ils en étaient guéris par les esprits. Y-a-t-il vraiment une autre façon d’apprendre ce dont il est question ici ?

Pierre Trigano apporte de l’eau à ce moulin, et quelle eau ! Il va beaucoup plus loin en profondeur que Winnicott, et cela sans doute grâce à sa sympathie pour Jung. Il remonte aux origines dramatiques de la dissociation. Il nous entraîne dans une enquête passionnante en revisitant les rêves et les expériences intérieures de Jung jusque, dans ce tome, en 1920. Il démontre que Jung a été victime d’un abus sexuel dans ses jeunes années, très probablement de la part d’un de ses oncles pasteurs. Jung lui-même a évoqué cet inceste dans une lettre qu’il a envoyée à Freud en 1907, dans laquelle il dit : « petit garçon, j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré ». Sa biographe Deirdre Bair a recueilli des témoignages de proches permettant de confirmer l’abus et d’établir la responsabilité de la famille proche. L’établissement de ce fait éclaire d’une lumière crue le grand rêve que Jung a fait vers 3 ou 4 ans et dans lequel il descendait dans les profondeurs pour découvrir un énorme phallus érigé sur un trône d’or. Cette vision cristallisait une violente angoisse allant avec l’idée que ce dernier pourrait à tout moment descendre de son trône et ramper vers lui, angoisse redoublée par la voix de sa mère qu’il entend lui crier : « Oui, regarde-le bien, c’est l’ogre, le mangeur d’hommes ! » avant de se réveiller dans une violente terreur.

Dans son autobiographie, quand Jung raconte ce rêve, il tourne autour du pot. Il avoue s’être demandé a posteriori comment un si petit garçon pouvait avoir une représentation aussi claire et impressionnante d’un phallus en érection. Il semble avoir écarté d’emblée toute interprétation sexuelle pour y voir seulement le début de sa vie spirituelle. Ainsi, ce phallus serait-il selon lui une image archétypale remontant du fond de l’inconscient collectif et il élabore autour de cette notion du phallus rituel, dans lequel il voit « un dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. » Il associe cependant cette vision à sa défiance précoce envers le « Seigneur Jésus », dont il dit qu’il n’a jamais été pour lui « tout à fait réel, jamais tout à fait acceptable, jamais tout à fait digne d’amour » car il avait conscience de sa contrepartie souterraine. Sans rien enlever à la dimension archétypale qui transparait au travers de toutes les images et les expériences, on peut voir là le danger de s’en tenir seulement à de telles altitudes devant un rêve. En effet, la façon même dont il n’est pas même fait mention d’une possible interprétation sexuelle pour mieux la réfuter ensuite fait penser à une occultation. Et les associations autour du côté sombre du Seigneur Jésus, quand on les rapproche du traumatisme de la trahison de la confiance mise dans l’oncle pasteur, c’est-à-dire représentant du Christ et néanmoins abuseur, permettent de comprendre quel est ce « dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. »

C.G. Jung, Livre Rouge
Nous avons un autre indice important de dissociation psychique dans le jeu que Jung invente vers l’âge de 10 ans en sculptant un petit bonhomme en redingote noire qu’il cache et auquel il confie ses secrets. L’analogie entre le petit bonhomme noir et les pasteurs, qu’il décrit comme « des gens en redingotes noires et aux souliers luisants », est évidente. Au travers de ce jeu symbolique, l’enfant procède à une réduction fantasmatique de son traumatisme qui lui permet de contrôler les angoisses qui le tourmentent. Il commence ainsi à assimiler sur le plan imaginaire la toute-puissance de l’archétype masculin dont il a été victime. Il ne sait pas ce qu’il fait ainsi mais l’inconscient commence à le guider vers une résolution du traumatisme de la même façon qu’on peut observer en laissant des enfants ou des adultes meurtris jouer avec des figurines dans le jeu de sable. Ces différents éléments donnent aussi un sens renouvelé à la vision qui a assailli le jeune Jung quand il a vu Dieu lâcher un énorme étron sur la cathédrale de Bâle. Avant de laisser ce fantasme prendre forme dans son esprit, le collégien qu’il était a vécu un grand conflit psychique qu’il n’a résolu qu’en laissant couler les images en lui. Jung développe à partir de là sa conception de la nature terrifiante de la divinité qui veut le mal autant que le bien, et détruit les églises édifiées à sa gloire. Mais Pierre Trigano montre que plus fondamentalement, Jung commence à partir de là à s’identifier inconsciemment avec un archétype masculin en inflation.

La thèse principale de Psychanalyser Jung est que ce dernier a été en grand danger de succomber à cette inflation du masculin jusqu’à ce qu’émerge la figure du Soi, le guérisseur intérieur qui a rétabli l’ordre dans la psyché de Jung. En élaborant cette thèse, Mr Trigano montre qu’au-delà de l’aspect personnel du vécu de Jung, nous sommes concernés de façon collective par cette inflation de l’archétype masculin, et que son expérience est donc exemplaire, vaut pour nous tous. Dans la vie de Jung, cette inflation du masculin ressort en particulier dans ses relations avec les nombreuses femmes qui l’entouraient. Dans son livre Femmes autour de Jung, Nadia Neri montre que Jung doit beaucoup au Jung Frauen du Club de Psychologie de Zürich. Il aurait tiré nombre de ses concepts les plus remarquables, dont celui d’anima, de ses conversations avec celles-ci sans leur rendre justice publiquement. Mais c’est dans l’intimité de ses démêlés amoureux avec son épouse Emma Jung et sa maitresse Toni Wolff que l’inflation du masculin en Jung est la plus manifeste. D’une part, il apparait que cette inflation l’a conduit à imposer de façon brutale l’existence de Toni dans la maison d’Emma. D’autre part, il ressort que la relation qu’il entretient avec la jeune femme qu’était Toni lorsqu’il l’a rencontrée a un caractère symboliquement incestueux dans laquelle l’abusé qu’il était a pris la posture de l’abuseur.

En en faisant sa « femme-anima », une sorte de déesse qui avait le pouvoir de le faire accéder à l’inconscient, Jung a privé Toni d’une vie de femme différenciée. Elle a certainement trouvé de son côté une compensation narcissique à être « l’enfant préférée du père » au sein du microcosme gravitant autour de lui mais on ne peut éviter de considérer que, dans une certaine toute-puissance, il l’a empêché de connaître d’autres hommes, de se marier et d’avoir des enfants, pour n’exister finalement que pour Jung. Cela est tellement vrai que si cela n’avait tenu qu’à Jung, il semble que toute trace de la vie de Toni Wolff aurait été effectivement effacée : il a détruit toute sa correspondance avec elle et l’a fait effacer de ses mémoires. Sa disparition a cependant été empêchée par les témoignages de nombreuses autres personnes, patients et amis, qui ont côtoyé Mme Wolff. Cette affirmation sur la nature possessive de Jung, dont Mr Trigano se fait le relai, doit être atténuée par le fait que l’on sait désormais qu’Aniéla Jaffé, sa dernière secrétaire, a effacé toute mention d’Emma Jung et de Toni Wolff de Ma vie, à la demande de la famille. Mais la nature inflationniste de la relation ressort en particulier d’une lettre de Jung à Carol Jeffrey dans laquelle il écrit que certaines femmes ne sont pas faites pour avoir des enfants mais pour apporter à l’homme l’inspiration et la renaissance spirituelle. Elles sont ainsi psychologiquement asservies à l’homme, comme une fonction  interne de sa psyché qui font d’elles son objet. C’est ce que Toni Wolff a été pour Jung.

On ne peut balayer ces faits sous le tapis au motif que cela aurait été d’époque toute vouée au patriarcat dominant. Il ne s’agit pas non plus de juger Jung mais il faut examiner quelles ont été les conséquences de cette inflation du masculin dans l’œuvre de Jung. On peut en souligner deux, qui se perpétuent chez nombre de jungiens. La première est une certaine confusion entourant les notions d’anima et d’animus. D’une part, l’anima de l’homme est volontiers glorifiée dans son rôle d’inspiratrice au détriment d’aspects plus prosaïques ou terrestres qui pourtant font tout autant partie de la féminité. Or nous l’avons vu, réduire le féminin à une fonction d’inspiration est une façon de dénier son indépendance de l’homme et sa véritable puissance. D’autre part, le masculin en inflation apparaît être volontiers en conflit avec l’animus de la femme, qu’il diabolise et auquel il reproche de lui disputer la suprématie. Il faut bien dire que les écrits de Jung sur l’animus frisent bien souvent la misogynie, ce dont curieusement les disciples se sont rarement distancés. Marie-Laure Colonna raconte ainsi dans un article[3] comment il sied volontiers dans les milieux intellectuels jungiens, surtout masculins bien sûr, de prêter aux hommes une Muse, mais beaucoup moins de reconnaître aux femmes un Génie. Agnès Vincent a exploré dans L’âme des femmes, un ouvrage collectif de femmes que je présenterai en détail dans un autre article, les voies d’une réhabilitation et d’une réappropriation de l’animus par les femmes.

La seconde conséquence non moins redoutable de l’inflation du masculin chez Jung relève de l’occultation du Soi par le masculin tout-puissant. Pierre Trigano s’appuie sur l’idée, à laquelle je souscris entièrement, qui veut que le Soi, en tant que centre harmonisateur de l’ensemble de la psyché, est la (re)découverte capitale de Jung. Il montre « comment le Soi, avant même que Jung ait pu forger son concept, travaille patiemment (et malgré son moi, pourrions-nous dire) à le guérir d’une grave dissociation. » Au fond, au-delà de l’histoire personnelle de Jung, c’est du Soi et de son œuvre dans la vie de Jung dont il est question dans Psychanalyser Jung. Les trois premiers chapitres du livre nous proposent une synthèse remarquable des idées entourant ce concept limite qu’est le Soi et met en lumière la contradiction de Jung qui serait porté, au moins initialement et comme toute notre civilisation, à assoir le moi sur le trône du Soi. Il nous fournit ainsi un exemple typique de cette inflation à méditer en pointant comment il est de bon ton chez ceux qui croient avoir compris de quoi il s’agit de parler de « mon anima », comme si le moi pouvait s’approprier la féminité intérieure, en faire encore une fois sa chose. Il dénonce ce trait dominant de la culture du développement personnel réduisant l’anima et l’animus à des attributs du moi (« mon » féminin ou mon « masculin ») alors que « le masculin est l’Autre dans l’inconscient de la femme et le féminin, l’Autre dans l’inconscient de l’homme. »

De la même façon , Mr Trigano souligne qu’il est « en fait impropre de parler de "mon Soi" ou de "ton" Soi, car en réalité le Soi est le centre transpersonnel unique qui nous traverse. » Il met à partir de là remarquablement en lumière la relation entre l’inconscient collectif, composé de l’ensemble des archétypes, et le Soi en tant que « centre ordonnateur et régulateur de l’inconscient collectif et de l’inconscient personnel. » Mais il n’est pas rare qu’un archétype tente de prendre le pouvoir au sein de la psyché, et c’est alors que, cet archétype tentant de s’installer à la place centrale du Soi, il entre en inflation comme la grenouille de Mr de Lafontaine qui cherchait à se faire aussi grosse que le bœuf. Le masculin, en tant que puissance d’affirmation tout particulièrement vouée à la recherche de la puissance, tombe facilement dans ce travers. Nous rencontrons tous un reflet de cette situation de désordre intérieur dans la façon dont nos sous-personnalités cherchent tour à tour à s’emparer du micro pour revendiquer d’être la personnalité totale, à être « moi ». Le piège est précisément de nous identifier à l’une ou l’autre de ces figures et de perdre de vue la totalité de ce que nous sommes. C’est ainsi que nous sommes possédés, au sens propre comme figuré, par un archétype qui, subjuguant le moi et le conduisant à se prendre pour le centre de la psyché, usurpe le trône qui revient au Soi. Or ce dernier, nous dit Pierre Trigano en nous en proposant une définition lumineuse, n’est jamais exclusif car il est « le véritable sujet supraconscient de la psyché, réunissant harmonieusement toutes ses figures. »

« Le Soi, « Dieu en nous », est (…) ce centre transcendant de la psyché qui amène au moi ce qu’il est, à savoir le point de vue de la totalité réunifiée  et harmonisée de tous les contraires qui affectent l’expérience humaine. Il est l’instance guide de la réconciliation. Il crée continuellement les symboles qui permettent au moi, pour autant qu’il les reçoive, de s’orienter dans le sens de la résolution de ses dissociations archétypales (…) Nous comprenons que, si le Soi est l’esprit directeur, il ne peut pas être lui-même inconscient, même si le moi n’est pas conscient de lui au départ. Il est la source de conscience transcendante qui procède paradoxalement du cœur même de l’inconscient, du centre vivant de la psyché, source de conscience guérissante à laquelle le moi peut s’ouvrir dans l’analyse, notamment en se penchant sur les symboles des rêves. »

Illustration originale de éphême
Je ne cacherai pas que la lecture de Psychanalyser Jung peut être dérangeante et ne saurait en tous cas laisser indifférent qui s’intéresse de près à Jung. C’est en cela qu’elle est salutaire car elle nous force à retirer nos projections, ce qui n’est jamais agréable, et à faire face à nos propres dissociations dans le miroir qu’elle nous tend. Il faut faire attention en effet dans nos tentatives de psychanalyser Jung, ou qui que ce soit, à distance car finalement, le risque est grand d’une projection dans le diagnostic même que l’on porte sur un être. C’est l’aventure qui est arrivée à Winnicott, qui au détour de son commentaire sur la psychose infantile de Jung s’est trouvé face à sa propre dissociation, et en a eu le crâne métaphoriquement fendu. Jung a souligné comment toute théorie psychologique, a fortiori sur autrui, est en fait « une confession subjective ». Lui-même était bien conscient de sa dualité intérieure, ce qui est un indicateur de bonne santé mentale, et a maintenu clairement que le jeu entre ses personnalités no1 et no2 n’avait rien à voir avec une dissociation au sens médical du terme. Or il se trouve qu’il en savait quelque chose car il a travaillé pendant une dizaine d’années avec des schizophrènes en institution psychiatrique. À plusieurs reprises, il s’est interrogé sur le risque d’être emporté par ses visions et de devenir fou. En cela, il était peut-être plus sain que la plupart d’entre nous.

Mais l’histoire de Jung est aussi la merveilleuse histoire d’une guérison par le Soi, qui peut donner une direction à quiconque se confronte consciemment à ses propres schismes intérieurs. Son génie a été de montrer que notre croissance psychique réclame que nous restions conscients de notre dualité intérieure , Ce n’est qu’en endurant la tension entre les opposés que nous pourrons trouver la voie du milieu et qu’un troisième terme salvateur indépendant de notre volonté pourra surgir. Une des grandes leçons que porte le livre de Pierre Trigano tient dans le fait que ce que la psychologie clinique nomme froidement dissociation est aussi synonyme de proximité avec l’inconscient collectif. Tout à coup, la dichotomie entre la personnalité no 1 du jeune Jung et sa personnalité no 2 qui lui semble sans âge prend tout son sens de proximité de l’âme, avec le danger que cela sous-entend pour l’incarnation sur terre. On retrouve là non seulement quelque chose du destin des chamans initiés par leur confrontation avec la blessure, mais aussi de l’exigence de James Hillman d’arrêter de pathologiser l’âme. Car si le jeune Jung avait été enfermé dans un diagnostic pathologique par un de nos psychologues contemporains, nous n’aurions pas eu de psychologie des profondeurs. On peut se demander si, au travers de nos pathologies mentales, le Soi ne tenterait pas de nous guérir, c’est-à-dire d’amener de nouvelles perspectives créatrices dans un monde profondément dissocié.

Pierre Trigano décèle ainsi tout au long de son livre les contre-tendances guérissantes du Soi à l’œuvre dans les rêves et les expériences de Jung. Par exemple, il souligne comment une tâche vitale de préservation de la conscience lui est assignée dans ce rêve célèbre où il avance avec peine dans une tempête en préservant une petite flamme qui risque de s’éteindre à tout instant tandis qu’il est poursuivi par une immense ombre noire. Le grand mérite de Jung est qu’il n’a jamais laissé s’éteindre la flamme et qu’il a osé la confrontation avec l’inconscient. Le Soi a œuvré de multiples façons pour permettre la guérison. La rencontre avec Freud, qui a été un autre père abusif, a été une occasion manquée. Finalement, c’est au travers de la rencontre intérieure avec Philémon et dans le déploiement de la vision qui lui est échue au travers de l’écriture des Sept Sermons aux morts que le Soi réaffirmera sa prééminence dans la vie de Jung et détrônera le masculin inflationniste. Mr Trigano nous offre une magnifique analyse des Sermons dans cette perspective, et montre que ce texte, au travers duquel le Soi se révèle, est porteur de guérison pour notre civilisation toute entière. En le relisant, je me suis demandé si nous n’aurions pas là toutes les caractéristiques de ce que les anciens appelaient un texte sacré. Il commence avec ces mots qui signent l’entrée dans une nouvelle époque spirituelle :

Les morts s’en revenaient de Jérusalem où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…

En conclusion, Pierre Trigano situe Jung dans ce qu’il appelle le « moment manichéen de l’humanité » et annonce que le tome 2 de Psychanalyser Jung montrera que la difficulté qu’il a rencontré « n’est rien moins que l’écho rapproché de la problématique collective de l’humanité pour intégrer enfin son être authentiquement humain. » Il s’agit de transmuter la dualité en union, et par-là, de naître à notre être humain véritable. Et comme le souligne magnifiquement l’auteur, pour cela, il s’agit moins d’être disciple de Jung que d’être disciple du Soi qui s’est exprimé par Jung et dans sa vie, ainsi que de tant d’autres façons, chez tant d’autres êtres humains. C’est à cette condition première du déboulonnage des idoles que chacun(e) de nous pouvons réaliser dans cette existence l’avènement plein et entier du Soi dont témoignait Osho quand il disait :

« Cela peut arriver ici et maintenant. (…) Cela m’est arrivé, cela peut vous arriver. Si c’est arrivé à un, cela peut arriver à tous. »

[1] D.W. Winnicott, « Memories, dreams, reflections by C.G. Jung », International Journal of Psychoanalysis, 45, 1964, p. 450-455.  Ce compte-rendu a été traduit et publié par Les cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 78 (1993) : http://www.cahiers-jungiens.com/articles/document-compte-rendu-de-ma-vie-souvenirs-reves-et-pensees-de-c-g-jung/
[2] Il est question de ce rêve dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 129 (2009). Article ici en accès libre : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2009-2-page-81.htm

vendredi 7 juillet 2017

Du bon usage du désespoir


Si vous avez de la chance, à un certain moment dans votre vie, vous arriverez à un cul-de-sac complet.
Peter Kingsley [1]


Il arrive que nous désespérions, c’est inévitable. Il n’y a que les imbéciles qui ne désespèrent jamais car ils sont tellement pétris de certitudes que la réalité ne les touche pas. Dans ces moments, nous croyons volontiers que nous sommes plus éloignés que jamais de ce que qui peut donner sens et valeur à l’existence, c’est-à-dire cette denrée rare que l’on appelle sagesse. Pourtant, nous sommes rarement plus proches de la vérité que dans l’absence de tout espoir, qui est aussi l’absence de toute illusion. Mais le désespoir recèle des pièges, parmi lesquels la tentation de le fuir en s’ôtant la vie, et, non le moindre, celle de le nier en repeignant la réalité en rose avec de la pensée positive. Or cette peinture là s’écaille rapidement et s’avère sévèrement toxique : le désespoir est refoulé dans l’inconscient et se vengera tôt ou tard, cruellement. Il vaut mieux considérer avec Camus dans le mythe de Sisyphe que le suicide est la question fondamentale de la philosophie et regarder celle-ci en face, car au moins permet-elle la décision libre de l’âme de vivre, de s’engager dans la vie quoi qu’il en coûte, sans attente ni espoir.

Quand un de nos amis désespère, on a tôt fait d’essayer de colmater la brèche à coups de pensées positives : tout est parfait derrière les apparences, cela ira mieux demain, etc. Ce n’est pas faux d’ailleurs, mais ce n’est pas vrai non plus. Comme le soulignait Osho, une demi-vérité est bien plus dangereuse qu’un mensonge car l’inanité de ce dernier finit toujours pas sauter aux yeux. Mais la demi-vérité a les apparences de la vérité, et cependant elle évacue quelque chose du réel, par exemple la souffrance immédiate de notre ami qui n’est pas accueillie, respectée. Qu’offrir à un ami qui désespère sinon une écoute entière sans aucune interférence ni désir de se protéger de la nature corrosive de son désespoir ? Comme le suggérait Bruno Bettelheim à propos des enfants autistes, qu’il figurait comme étant au fond d’un puits : si nous voulons aider l’enfant à sortir du puits, il convient d’aller s’assoir avec lui dans le noir tout au fond, et de commencer par lui apporter le réconfort d’une simple présence silencieuse. Quand il sera prêt à remonter, il en trouvera la force, l’énergie.

C’est un mouvement naturel. J’ai déjà parlé, dans un article qui curieusement est le plus lu de ce blogue, de la nature terriblement douloureuse de la transformation[2] que l’on compare souvent à l’éclosion du papillon en oubliant l’agonie de la chenille. La psychologie des profondeurs souligne l’importance de l’œuvre au noir (nigredo) dans l’alchimie transformatrice de la psyché. Ce n’est que parce qu’il y a mort et putréfaction qu’il y a possibilité d’une nouvelle naissance. Nous touchons là à un point délicat : il ne s’agit pas d’esquiver la réalité du désespoir présent en cultivant l’espérance dans un futur meilleur. C’est la mesure dans laquelle le passage au noir est vécu maintenant pleinement et en conscience qui permet à autre chose d’émerger avec le temps. La loi psychique qui est à l’œuvre là est simplement celle du changement (impermanence) qui veut que quand quelque chose est vue, elle commence à se transformer. La meilleure façon de « fixer » quelque chose est simplement de refuser de la vivre, de la voir : tout ce à quoi je résiste persiste. Encore une fois, le refus de la réalité est bien plus dangereux que la réalité elle-même, quelle qu’elle soit. Le travail de conscience, c’est de regarder la réalité.

Nous confondons généralement le désespoir, c’est-à-dire l’absence pure et simple d’espoir, avec la tristesse et les émotions qui l’accompagnent bien souvent. Cela va avec le fait que, quand le désespoir est là et à moins que nous ne soyons libres de toute illusion, il nous faut faire le deuil de l’espoir, et comme tout deuil, celui-ci n’a rien de facile. Mieux, l’espoir est ce à quoi nous sommes en règle générale le plus attachés, la seule chose qu’on ne puisse nous ôter sans nous tuer. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, n’est-ce pas ? Nous sommes prêts à tout traverser, en autant qu’il y ait de l’espoir au bout, que ce soit l’espoir en un paradis après la mort, ou l’espoir en une vie meilleure, si ce n’est pour nous, au moins pour nos enfants. C’est comme cela qu’on nous mène par le bout du nez, avec un anneau dans les narines comme les vaches qu’on emmène à l’abattoir. On peut, bien sûr, cultiver l’espoir réaliste de gagner une grosse somme ou de finir un travail qu’on a entrepris, de recevoir un prix ou de gagner un combat. Mais si nous espérons que cela nous rendra heureux, nous nous fourrons le doigt dans l’œil et nous travaillons ou nous menons notre combat pour une mauvaise raison. Nous serons déçus et nous demanderons tôt ou tard : tout ça pour ça ? En matière spirituelle – et le bonheur, la joie, sont des réalités spirituelles – ce que nous ne réalisons pas maintenant, nous ne le réaliserons jamais.

Osho, que les ignorants prennent pour un vendeur d’espoir frelaté, disait :

« Je vous enseigne le désespoir. Car quand vous désespérerez vraiment, vous commencerez à célébrer la vie. »

Nous tenons là en effet un des meilleurs critères pour déterminer la valeur d’un enseignement spirituel : vous fourgue-t-on de l’espoir bon marché ? Avec la technique trucmachin, tout ira pour le mieux et vous serez guéri de toutes vos afflictions ! Marchez sur l’eau en 10 leçons… et autres : de l’art de vous enrichir sans rien faire. Il en faut, comme il faut des dessins animés pour les enfants. Mais personne n’est obligé de croire que les dessins animés sont la réalité. Leur fonction est d’aider les enfants à grandir et les adultes à faire preuve de discernement. Si un idiot vient se plaindre de s’être fait escroquer par un marchand d’espoir, il convient de lui enfoncer la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’il remercie l’escroc pour la bonne leçon qu’il lui a servi…

Luis Ansa, je l’ai déjà mentionné ailleurs, le disait magnifiquement :

« On vous manipule dès qu’on vous promet d’être autre chose que vous-même. »

Pour être plus précis, on pourrait dire qu’on nous manipule dès qu’on essaye de nous refiler un idéal. Et il ne s'agit pas là d'accuser qui que ce soit : nous sommes souvent notre meilleur manipulateur. Le bon usage d’un idéal, en autant qu’il soit nôtre, c’est qu’il peut nous permettre de déceler quelles sont les valeurs qui nous animent et d’élaborer une éthique, c’est-à-dire des règles de comportement qui expriment ces valeurs, qui incarnent dès maintenant cet idéal. Mais si nous achetons un idéal en croyant qu'il nous rendra enfin heureux, c’est toujours au prix de nous-mêmes, de notre réalité que nous sacrifions à l’idéal, et nous commençons à nous diviser entre ce que nous sommes, et ce que nous aimerions être pour satisfaire aux critères de l’idéal. L’idéal nous sert alors à entretenir une relation négative à nous-mêmes et nous nous jugeons durement parce que bien sûr, nous ne sommes pas idéaux. Et si l’idéal est renvoyé dans le futur, c’est comme si nous nous attachions une grosse pierre autour du cou avant de nous mettre à l’eau pour traverser un fleuve à la nage. Jung dénonçait les dangers de l’idéalisme, comme étant une drogue plus dangereuse que la morphine. Mais en plus, c’est une drogue contagieuse car les personnes intoxiquées à l’idéalisme n’ont bien souvent de cesse que de contaminer les autres avec leur idéal.

Il y a dans tout idéal une puissance tenant de l’inconscient collectif qui cherche à s’incarner. Beaucoup de groupes humains se constituent autour d’idéaux communs. Ce n’est pas nécessairement mauvais. Par exemple, les adolescents ont besoin du support de l’identité collective de la bande ou du groupe pour s’extraire de la matrice familiale. Mais chez les adultes, cela peut entraîner une dégénérescence certaine du néocortex qui se traduit par la nécessité d’attaquer les autres groupes pour assurer la primauté de l’idéal auquel on adhère. Cette barbarie est l’expression sociale de la violence que nous nous faisons à nous-mêmes à coup d’idéal. Mais nous ne nous torturerions pas ainsi si, sous couvert d’idéal, nous ne cultivions pas un grand espoir, que ce soit celui de parvenir à la félicité éternelle, la libération de nos mécaniques émotionnelles, la conscience absolue. Or, si notre idéal est justement de voir un jour la paix, l’amour et la conscience régner sur terre, il n’y a aucune autre voie permettant de l’envisager que celle qui commence dès maintenant par le fait immédiat d’incarner cette paix, cet amour et cette conscience dans notre relation à nous-mêmes. Et pour cela, il convient donc de balancer tout espoir par-dessus bord, et de s’individuer, c’est-à-dire d’être simplement soi-même, l’unique que nous sommes hors de toute normalisation par un idéal collectif, de toute identité grégaire.

Sur le plan spirituel, cette libération de l’idéal et cet abandon de tout espoir sont sans doute les plus grands pas que nous puissions faire vers la réalisation immédiate de la conscience éveillée, c’est-à-dire qui arrête de rêver, de se complaire dans des illusions. C’est la voie dite abrupte, qui ne prend pas de détour, ne réclame aucune austérité. Il s’agit d’arrêter de vouloir que le monde soit différent de comment il est, et avec le monde, la vie, les autres et nous-mêmes. Surtout nous-mêmes. Au fond, il s’agit de rendre à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire tout ce qui ne relève pas de notre décision consciente. Plus fondamentalement, et sans avoir besoin du subterfuge de Dieu pour cela, il s’agit d’entretenir enfin un rapport sain à la réalité, qu’il s’agisse de la réalité du monde, de la vie, des autres ou de nous-mêmes. Ce rapport sain tient dans un oui sans ambages ni réserves. Oui, car il ne peut en être autrement. Oui, car il ne sert à rien d’entretenir l’illusion que les choses pourraient être différentes, sauf à vouloir argumenter avec Dieu et, en ce qui concerne notre réalité, vouloir être un(e) autre, bref vivre dans l’irréalité.

Le poète Christian Bobin le dit merveilleusement :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »
 
Alors, comme le disait Osho, nous commençons à célébrer la vie, si belle dans ses ombres et lumières.

Chögyam Trungpa soulignait que, tant que nous marchons sur la voie spirituelle pour obtenir quelque chose, qu’il s’agisse du bonheur ou de quoi que ce soit d’autre, nous sommes pris dans les rets du matérialisme spirituel. Dès lors que nous essayons de nous servir de la spiritualité pour échapper à la réalité de la mort, de la souffrance, de nos insuffisances, de nos émotions négatives, nous nous mentons à nous-mêmes et nous travestissons la spiritualité, qui devient un emplâtre sur une jambe gangrenée. Le point de départ de la spiritualité, au moins dans sa perspective bouddhiste, est radicalement inverse : la première noble vérité du Bouddha dit l’universalité et l’inévitabilité de la souffrance. Une approche erronée car dualiste de ces enseignements a pu laisser croire que la voie spirituelle offrait une échappatoire à cette réalité, que le nirvana recherché était hors du monde. Pourtant, l’identité du samsara (monde transitoire) et du nirvana est maintes et maintes fois affirmée. Mais il est bien une voie hors de la souffrance, comme le laissent entendre les autres nobles vérités du Bouddha ?

Certainement. Elle est bien connue.

- Comment échapper à la brûlure ?, demanda-t-on à un sage chinois.

- Va droit au milieu du feu, répondit le sage.

- Mais alors, comment échapperai-je à la flamme ardente ?

- Aucune douleur supplémentaire ne te tourmentera.

Alan Watts, qui cite ce mondo (dialogue zen) dans son Éloge de l’insécurité, fait remarquer qu’il n’est pas besoin d’aller en Chine pour entendre de telles paroles de sagesse. Dante et Virgile font la même découverte dans la Divine comédie quand ils s’aperçoivent que la sortie de l’Enfer est en son centre même. Jung aimait raconter un rêve qui dit exactement la même chose :

Une femme reçoit l'ordre de plonger dans une fosse remplie d'un magma brûlant. Elle y va mais laisse une épaule dehors. Jung arrive et elle a un geste vers lui pour l'appeler au secours. Il lui crie en enfonçant son épaule dans le liquide en fusion: non pas en sortir, traverser !

Trungpa dit clairement que le non-espoir est le point d’entrée sur la voie, « l’essence de la folle sagesse ». Et la méditation, dès lors, ne consiste pas en fuir "par le haut" le magma de nos émotions brûlantes mais bien au contraire, à y plonger :

« La méditation ne consiste pas à essayer d'atteindre l'extase, la félicité spirituelle  ou la tranquillité, ni à tenter de s'améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. À vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est-elle un moyen de brasser les névroses de l'esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse. »[3]

Voilà la véritable non-dualité, qui ne consiste pas en nier l’existence de l’obscurité mais en voir comment les excréments de notre psyché peuvent servir à faire pousser de belles fleurs. Et nous avons là une indication du meilleur usage que nous puissions faire de notre désespoir tant qu’il s’orne encore de tristesse, de mélancolie, de peurs et de regrets. Il s’agit simplement de n’en rien faire, de nous assoir avec lui et d’écouter ce qu’il a à nous dire sur la vie, sur nous-même et sur la réalité du monde. Quand il aura fini son travail, nous pourrons célébrer l’existence en allant librement dans celle-ci sans éprouver le besoin de nous raconter des histoires et de recréer sans cesse une dualité conflictuelle avec ce qui est, c’est-à-dire avec la vérité. Et cela ne relève pas de l’idéal mais simplement du choix conscient, libre.

Pour approfondir cette réflexion sur le désespoir, je ne connais pas meilleur compagnon qu’un petit livre du philosophe André Comte-Sponville sur lequel je me dois d’attirer votre attention. Il fait partie, avec l’Éloge de l’insécurité d’Alan Watts, des trois livres que j’emmènerai sur une île déserte ou en prison si j’étais forcé de me restreindre à une telle indigence. Pourtant, c’est un tout petit livre, mais il est énorme dans ses conséquences. Il s’agit de :

De l’autre côté du désespoir.

Et il est sous-titré : Introduction à la pensée de Swâmi Prajnânpad.

André Comte-Sponville est un philosophe français ouvertement athée, à la façon un peu obtuse qu’ont les Français (je peux le dire, j’en viens… :-) de traiter souvent les question religieuses avec un intégrisme rationnel. Il est l’auteur d’un excellent Traité du désespoir et de la béatitude, et d’un non moins remarquable, mais beaucoup plus accessible Le bonheur désespérément, parmi de nombreux autres ouvrages. Mais son De l’autre côté du désespoir est selon moi son chef d’œuvre. Il y présente la vision de Swâmi Prajnânpad, qui a été le maitre d’Arnaud Desjardins, un maître spirituel qui a la vertu de ne s’embarrasser d’aucune religiosité. Prajnânpad, aussi appelé Swâmiji par ceux qui l’aiment, outre d’être un enseignant spirituel de tout premier ordre, est aussi l’inventeur  d’une technique thérapeutique faisant se rencontrer Védânta et psychanalyse. Il compte parmi les premiers en Inde à avoir lu Freud et intégré la notion occidentale d’inconscient. Il est impropre de parler à son sujet d’une « pensée », comme s’il avait un système philosophique à nous offrir; Swâmiji voit, et sa vision est ce que nous pouvons tous voir quand nous avons les yeux ouverts. La rencontre entre Comte-Sponville et Swâmiji tient de l’assemblage de matières fissiles qui produisent ensemble un mélange détonnant pour l’esprit : pour peu qu’on lise attentivement ce petit livre, il n’y a pas grande illusion qui puisse survivre…

La méthode de Swâmiji est fort bien résumée par un petit paragraphe que cite Comte-Sponville :

« La souffrance ou le désespoir est suivi par une réaction simplement quand ils ne sont pas ressentis pleinement et complètement, quand ils ne sont pas expérimentés totalement et sans aucune réticence. Quand, cependant, vous ressentez et expérimentez complètement et totalement le désespoir, aucune réaction ne suit. Rien d’autre n’est créé. Vous obtenez la réalisation complète, jnâna, l’illumination… »

En conclusion, il est bon de se rappeler quand nous souffrons de désespoir de ce qu’avançait Jung quand il disait que « toute rencontre avec le Soi est une défaite pour le moi ». Il explique aussi que bien souvent, quand nous souffrons, c’est le Soi qui souffre en nous car il est à l’étroit dans notre petite peau, notre monde étriqué. Dans cette idée, cela fait partie du service que nous pouvons rendre au Soi que de souffrir pour lui, avec lui, et de lui offrir notre souffrance en acceptant que, même si nous ne le voyons pas, cela a un sens. Et ce sens, que nous pouvons tout au plus tenter de discerner dans les rêves, tient souvent dans le saut évolutif que la vie exige de nous à un moment donné : serons-nous capable de création, c’est-à-dire de permettre à quelque chose de nouveau d’apparaitre dans nos vies, ou sommes-nous condamnés à répéter l’ancien ? Le Soi, dans ce qu’il a de divin, est précisément ce facteur toujours créateur de nouveau, de non-conditionné, qui fait paraître tout ce qui a été vieux, obsolète et voué à la mort, au renouvellement.
 

Parfois, ce sont les circonstances extérieures qui nous écrasent, notre monde qui s’effondre sur nous, et il importe que nous ne restions pas pris(e) sous les décombres. Parfois, c’est de l’intérieur que monte une impérieuse envie de mourir, de partir n’importe où plutôt que de rester dans cette peau, cette vie, ce monde, qui nous semblent étrangers à qui nous sommes vraiment. On peut entendre dans l’énoncé même de cette étrangeté, de cet exil intérieur qui est bien souvent au cœur du désespoir meurtrier, le fait que la vérité de notre être est en train de ressortir, de se dire. Il est recommandé dans ce cas d’aller avec le mouvement de transformation en veillant à ne pas faire mal à notre corps. Le mieux est souvent justement de permettre à ce corps d’exprimer le mouvement de vie qui le travaille, et de réduire le mental au silence, d’éviter de trop parler. Dans tout désir suicidaire, il y a une exigence d’une autre vie à laquelle il faudra, tôt ou tard et de préférence sans perdre l’être qui en accouche, donner voie. Cela vaut aussi pour toutes nos addictions, qui tiennent du suicide à petit feu. Mais alors, comme avec toutes les dépendances, il est nécessaire d’aller au fond du baril, jusqu’au bout du désespoir. Ce n’est qu’à cette extrémité, quand il n’y a plus d’espoir ni d’échappatoire, que le choix libre de vivre peut se poser.

Camus, au fond, ne tenait qu’un bout de la question quand il disait que le suicide est la principale interrogation de la philosophie. Car il y a encore un espoir là, qui tient dans la fin de la souffrance par la mort. C’est une autre fuite.  Mais comment vivre avec la réalité de la souffrance sans nourrir de peur ni d’espoir ? Là est la véritable interrogation, la seule qui vaille d’être répondue. C’est ce dont il est question quand nous nous engageons sur la voie spirituelle. Pas d’autre chose. Et si la question est bien posée, pleinement ressentie et complètement expérimentée, alors il devient évident que la voie n’a pas de but. Tout énoncé d’un but ne fait que projeter et différer la réalisation de la vérité dans le futur. Comme le dit Trungpa, « le but, c’est la voie. » Dôgen renchérit : « l’éveil, c’est la pratique. » Il s’agit simplement de trouver l’attitude juste avec ce qui est. Elle est juste en ce qu’elle n’écarte rien, ne s’accroche à rien et qu’elle n’est pas encombrée par l’espoir ou la peur. Au fond, il s’agit simplement d’être conscient de la vérité, de ce qui est. C’est la nature de la conscience. C’est une voie qui part d’ici et maintenant pour arriver à ici et maintenant en passant par ici et maintenant. C’est tout.

Le mot de la fin reviendra à Osho qui, justement, disait :

« Je ne vous promets aucun royaume des cieux. Rien ne vous est promis dans l’avenir. Votre héritage est déjà là, c’est votre vie. Aimez-la, respectez-la. »

dimanche 25 juin 2017

Libre de la peur


Récemment, je suis tombé amoureux. Encore une fois. Vous savez comment ça se passe. Il suffit d’un instant, d’un échange de regard qui ouvre l’espace d’une rencontre. Non, je ne veux pas vous parler de ma vie sentimentale. J’ai rencontré un autre enseignant spirituel. Encore un. Je rigole quand je pense à ceux de mes amis qui s’accrochent à un maître, à une vérité, comme s’ils se cramponnaient à une bouée au milieu de l’océan, alors qu’il y en a tant, que la vérité a tant de visages, de voix. Il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités, toutes les couleurs d’âme. Il s’agit de lâcher un jour la bouée pour goûter au bonheur de nager, n’est-ce pas ?

Cet enseignant se nomme Yvan Amar. Il est décédé depuis 1999 mais il n’empêche qu’on peut, comme avec tous les maîtres authentiques, en parler au présent car il exprime quelque chose qui demeure. Né en France, il a été proche de Chandra Swâmi et de Jean Klein avant de développer son propre enseignement à la confluence de trois héritages culturels : l’hindouisme, le judaïsme et le christianisme. Le point tournant de sa recherche a été le moment où il a compris que l’éveil qu’il cherchait ne se trouvait pas dans une transcendance de la vie et du monde mais dans une relation consciente à tout ce qui est. En cela, il est très proche de Richard Moss qui insiste sur l’équivalence fondamentale entre la relation à soi-même, la relation à autrui et la relation au mystère d’être. Yvan et Richard, qui étaient amis, se rejoignent dans l’énoncé de l’évidence du fait que la véritable non-dualité est dans la relation, et non dans une transcendance spirituelle qui dévalue la vie dite ordinaire.

J’avais déjà lu plusieurs textes remarquables d’Yvan Amar, dont son commentaire éclairant des Dix Commandements, mais notre rencontre récente s’est faite par l’entremise d’un petit livre d’entretiens où il expose son approche en détail : L’Effort et la Grâce. J’y ai trouvé la description peut-être la plus précise et la plus claire que je connaisse du processus de l’éveil, que je vous livre in extenso car elle dissipe nombre de malentendus :

« Quand un être vit un véritable éveil, il le vit de façon absolue : il n’y a pas de demi-mesure dans ce domaine. Pendant une période plus ou moins longue, cette qualité d’éveil a pour propriété d’abolir toute obstruction. Ensuite, il faut un certain temps pour que l’éveil soit entièrement intégré aux niveaux du mental (pensées), du cœur (émotions) et du corps (sensations). Au cours du processus de l’éveil, tout ce qui psychologique, affectif, instinctif est totalement purifié, transfiguré. Ensuite, c’est comme si la mer se retirait. Commence alors un long processus d’intégration au différents niveaux de la conscience, sur un chemin qui va du plus subtil au plus dense.

Si le niveau le plus subtil apparaît comme le plus insaisissable, c’est cependant le plus accessible à la transformation; celle-ci commence au niveau mental. L’éveil extirpe le doute, premier poison du mental. Au fur et à mesure que l’éveil s’intègre au niveau psychologique, le doute disparaît, sans être pour autant remplacer par son contraire – la conviction, la certitude – car la qualité fondamentale de l’éveil est de ne pas connaître le contraire. Il ne connaît que l’évidence, qui engendre la vision non-duelle de sagesse, de non-séparation. Ce qui signe cette intégration de l’éveil au niveau psychologique, c’est la disparition de l’image de soi : celui qui a intégré l’éveil au niveau psychique, symbolique, ne défend plus aucune image de lui-même; le doute a quitté le mental, l’instructeur vit dans l’évidence. C’est le niveau d’intégration de l’éveil le plus fréquent chez un instructeur spirituel.

Le doute extirpé, l’éveil pénètre le second niveau de la conscience, celui du cœur et des émotions. De la même façon, celles-ci ne vont pas être abolies mais s’accomplir en sentiments. En s’intégrant de plus en plus profondément dans la zone émotionnelle, l’éveil éradique la colère. Il ne la remplace pas par le calme mais par la compassion. Seul celui qui a intégré cette dimension peut « souffrir avec », et se mettre au niveau de chacun des individus auxquels il s’adresse. Il n’est pas au service d’un éveil mais de cette Réalité qui est au cœur de la personne qui vient le voir. Il est véritablement un serviteur du Réel, donnant exactement ce dont l’autre a besoin. Là s’affirme la différence entre séducteur et conducteur. Celui qui dépend encore de l’image de lui-même – n’ayant pas intégré l’éveil au niveau mental et affectif – est incapable de compassion réelle. Il peut avoir des intuitions justes, des inspirations, mais s’il n’a pas intégré l’éveil, il n’est pas complètement structuré. Dans une filiation traditionnelle, un maître ne demande pas à un de ses élèves dont ce serait la vocation d’enseigner s’il n’a pas intégré cette qualité de conscience. Là réside la grande valeur de la transmission.

 Le degré le plus profond de cette conscience se situe enfin au niveau physique. Lorsque la conscience d’éveil intègre la modalité physique de la conscience, elle rencontre la peur, le troisième poison, celui qui est inscrit dans le corps. Il s’agit de la dernière grande transformation. Vivre l’éveil donne la conscience de la Réalité mais ne libère pas de la peur. De la même façon qu’au niveau mental il y a eu la disparition du doute et au niveau affectif celle de la colère – disparitions sanctionnées par l’effacement du sentiment de solitude et de séparation –, l’intégration sur le plan physique va faire disparaitre la peur – disparition sanctionnée par la mort de l’identification au corps. C’est la mort de la peur de la mort ! Il s’agit de l’ultime intégration de l’éveil. La peur est alors convertie en joie et connaissance. Chez ceux, fort rares, qui intègrent ce niveau, se produisent des transformations énergétiques qui présentent des capacités de guérison. Lorsque l’image de soi est éliminée par l’extirpation du doute et que le sentiment de solitude l’est au niveau émotionnel par l’abolition de la colère, les modalités de la peur psychologique et affective disparaissent. Seule subsiste la peur archaïque tant qu’elle n’a pas été extirpée au niveau physique. Être libéré du doute puis de la colère sont des étapes fondamentales dans l’évolution d’un homme, mais il n’y a de plénitude que par la complète disparition de la peur instinctive et sa conversion en connaissance, ou plutôt en inconnaissance joyeuse. »

Tout est là, ou du moins l’essentiel de ce qu’il faut savoir quand on cherche ce serpent de mer qu’est devenu l’éveil dans le landernau spirituel. Yvan Amar nous dit en substance que l’important, ce n’est pas l’éveil mais son intégration. Ici, il met en évidence l’articulation entre le phénomène que l’on peut dire abrupt de l’ouverture de conscience, et l’évolution progressive que réclame son intégration. On sait assez bien comment provoquer le satori, mais encore faut-il en revenir car la rupture des digues et l’effondrement de la structure mentale limitative provoquent très généralement ce qu’on peut sans ambages qualifier d’une ivresse spirituelle. Dans le contexte des écoles traditionnelles, le rôle du maître est justement bien souvent de tempérer cette ébriété de l’état d’éveil, au risque sinon que le nouvel « éveillé » aille courir tout nu dans les rues en prêchant la bonne parole à qui ne veut vraiment pas l’entendre. Cela prend beaucoup de rigueur et de travail pour revenir à la sobriété sans perdre la lumière, c’est-à-dire accéder à ce que les soufis appellent la « sobre ivresse ».

Yvan explique clairement quels sont les trois poisons : le doute, la colère et la peur… et comment le processus les transmute, non en leur contraire mais en les résorbant dans un autre niveau de conscience. Ainsi, il ne s’agit pas de remplacer le doute par une certitude ou une croyance, qui ne sont que la couverture du doute, mais de dépasser cette dualité par la reconnaissance de l’évidence. De même, le mouvement qui se manifeste en colère ne disparaît pas mais il est soudain entendu comment celle-ci exprime une souffrance qui nous relie aux autres et appelle notre compassion, notre « souffrir avec ». Quant à la peur, Yvan cite ailleurs Ronald Laing qui disait : « moi qui ne suis pas libre de la peur, je suis libre de la peur d’avoir peur. » Être libre de la peur, ce n’est pas ne plus jamais ressentir de peur, mais c’est comprendre que si la peur est à vivre, elle ne nous concerne pas vraiment. Ainsi, il est inévitable que le corps ait peur de la mort mais nous ne sommes pas le corps, et nous pouvons donc ressentir la peur dans nous y identifier, sans qu’elle nous limite. La conscience est alors libre.

En exposant avec précision les étapes et le degrés de cette intégration, Yvan nous donne le moyen de reconnaître la valeur d’un enseignement spirituel et de qualifier les enseignants qui le dispense. La question n’est pas de savoir si ces derniers marchent sur l’eau dans leur baignoire mais où ils en sont avec leur image d’eux-mêmes. Acceptent-ils qu’on l’égratigne un peu ? Sont-ils capables de rire d’eux-mêmes et de leur prétention à refléter le Réel ? Et que nous refilent-ils comme camelote ? S’il s’agit de certitudes à propos de la vérité qu’ils détiennent et de promesses quant à la solution de tous nos maux quand nous aurons absorbé leur divine sagesse, il est certain que c’est un enseignement frelaté. S’ils entretiennent la division entre les rares éveillés dont ils sont et la masse des crétins que nous sommes et qui n’ont pas encore compris combien leur lumière méritait d’être portée sur un piédestal, ce sont des escrocs. S’il éprouvent encore le besoin de dénoncer l’erreur chez les autres, c’est qu’ils n’ont pas intégré leur éveil au niveau du cœur. Et la question à leur poser est pour savoir où ils en sont dans leur intégration est : de quoi ont-ils peur ?

Dans le texte que je cite plus haut, ce sont sans doute les deux derniers mots qui sont les plus importants pour éclairer ce dont nous parlons. Yvan dit que la peur est finalement convertie en « inconnaissance joyeuse ». Il sous-entend là quelque chose d’énorme, qui tient dans le fait que derrière toute tentative de savoir, il y a la peur. C’est ce que nous appelons généralement tout à fait improprement du beau nom de « connaissance ». Or celle-ci implique étymologiquement de « (re)naître avec » chaque nouvelle connaissance, c’est-à-dire de repartir à neuf, d’être transformé par la connaissance. Tandis que dans le savoir, il y a l’appropriation qui va avec « avoir » et on est dans la logique de l’accumulation, ou de ce qu’Yvan appelle la « prospérité spirituelle » : on s’assoit sur un tas d’écritures sacrées, de citations illuminantes et de paroles définitives, et on attend qu’elles nous ouvrent l’esprit. Mais quand cela advient, tout s’envole et il reste l’adage socratique : « je sais que je ne sais pas ». La connaissance du mystère d’être tient toute entière dans le fait de reconnaitre que le mystère est vraiment mystérieux et que nous ne saurons rien de son fin mot, ce qui est tout à fait heureux.

Plus loin, Yvan laisse entendre que tant que l’éveil est un but, il ne saurait y avoir d’éveil conscient car la recherche même de l’éveil entretient la dualité dont l’éveil est censé nous sortir. « Lorsqu’on souhaite vivre cette expérience, l’erreur est d’attendre quelque chose de bien, de beau, et de vouloir à tout prix l’accueillir à bras ouverts. Le grand secret, c’est en fait de lui tourner le dos ! ». Tant que l’on cherche ainsi l’éveil, on coure après un rêve d’éveil : ce sera donc merveilleux quand je serai délivré de moi-même, de mes mécaniques affectives et psychologiques, de mes conditionnements. La non-dualité que nous recherchons est une abstraction qui nous éloigne de la réalité de la vie. Mais la clé que nous livre ici Yvan, c’est qu’au contraire, c’est lorsque nous accepterons pleinement d’être consciemment l’être que nous sommes avec ses mécaniques et ses conditionnements que quelque chose d’entièrement différent de tout ce que nous avons connu jusque-là s’ouvrira. Nous cesserons d’être divisés à l’intérieur de nous-mêmes et notre conscience pourra se réorganiser à un autre niveau…

Il souligne qu’à l’inverse d’être un but, l’éveil est un point de départ. « On croit à tort que l’évolution humaine s’achève dès lors qu’advient l’éveil. En réalité, elle ne fait que commencer. » En effet, il devient clair dès lors que le processus d’éveil n’a pas de fin, et que plutôt que d’être arrivé au club très fermé des « éveillés », on entre dans le flux de la vie qui est un processus continu d’éveil. On accompagne beaucoup plus consciemment ce processus de création de conscience qui a toujours été là, dont on devient d’une certaine façon le jardinier attentif. On découvre, pour reprendre une expression zen, qu’on a cherché le bœuf sur lequel on était assis. Car, nous dit Yvan :

« En réalité, le processus d’éveil est présent en permanence mais, peu soucieux de découvrir notre véritable nature, nous sommes trop peu réceptifs pour qu’il agisse en nous. »

Voilà encore une clé de première importance : il s’agit moins de faire des efforts pour parvenir à quelque chose que d’être réceptif, et de laisser le processus naturel agir en nous. Et dès lors, il apparaît que vivre, c’est s’éveiller sans trêve. À chaque fois que l’on comprend un rêve par exemple, on vit un petit satori avec un moment de « haha! » : quelque chose d’inconscient vient de devenir conscient et notre conscience s’élargit. De la même façon que bien souvent, les gens qui disent ne pas se souvenir de leurs rêves ne font pas attention aux toutes petites images qui leur viennent le matin parce qu’elles voudraient n’avoir que de grands rêves, nous courons derrière le grand Éveil en prêtant rarement attention aux petits éveils quotidiens. Le maître zen Deshimaru se moquait des occidentaux en quête d’éveil en disant : « ils veulent tous l’illumination style palais de Versailles mais ils ne savent pas qu’il existe toutes sortes de satori, des petits, des gros, des moyens… la vie est une succession de satori plus ou moins forts. » 

Mais là encore, Yvan pointe l’essentiel : un, deux, mille éveils… c’est bien beau. Mais qu’en fait-on ? Comment contribuons-nous avec notre éveil à la beauté du monde ?

lundi 5 juin 2017

Loges de rêves


Après une dizaine d’années d’expérimentations avec différentes configurations de cercles de rêves[1], je suis parvenu récemment à une forme que je considère comme essentiellement aboutie. Elle est à la fois la plus respectueuse du rêve que je puisse imaginer à ce point et la plus inclusive de tou(te)s les participant(e)s, et elle permet un équilibre entre les aspects chamaniques, méditatifs et psychologiques du travail dans une dimension ritualisée qui restaure le caractère sacré du travail.

Je dis « je suis parvenu… » mais je devrais dire « nous » car cette forme a émergé au sein du petit cercle de rêveuses et de rêveurs avec lesquels je chemine depuis un bout de temps. Pour la petite histoire, j’ai dû fermer mon cercle public il y a bientôt deux ans pour cause d’incompatibilité avec ma vie professionnelle d’alors. Cependant, un petit groupe fait des piliers du cercle a continué à se réunir spontanément, tout d’abord simplement autour d’un bon repas au cours duquel nous ne pouvions bien sûr éviter de parler de rêves. Notre situation s’est alors imagée dans un rêve qui m’est advenu :

Je suis avec plusieurs personnes du cercle de rêve dans un autobus. Nous descendons par la porte arrière. Nous nous dirigeons vers la porte avant pour remonter dans l’autobus mais cette porte se ferme devant nous et l’autobus repart.

Nous étions descendus du véhicule collectif et il ne nous restait plus qu’à marcher à pied, ce que nous avons fait. Nous avons refait tout le parcours de la genèse de mes cercles de rêves en recommençant, comme il y a 10 ans, par un groupe d’ami(e)s se réunissant dans un esprit convivial autour de leurs rêves. Après quelques temps, l’exigence de réintégrer la méditation et de donner une forme rituelle au travail s’est faite sentir. Nous avons commencé à constater que l’âme du groupe se manifestait au travers de rêves qui advenaient à certain(e)s d’entre nous et qui concernait l’ensemble du cercle. Il était fréquemment question d’exploration et de voyage spatial. Et puis nous avons constaté que nous avions atteint une limite et le cercle est entré en travail créateur.

Comme par hasard, mais ce fait est selon moi hautement significatif, ce sont les jeunes femmes du cercle qui ont porté le changement en mettant en question la nature intellectuelle et analytique de nos discussions autour des rêves. Elles ont attiré notre attention sur le fait que les rêves n’étaient pas entièrement respectés par une approche que l’on peut qualifier de masculine, au sens symbolique de l’accent mis sur l’intellect (logos) au détriment de la sensibilité et de l’intuition, et finalement du travail du rêve, quand il ne s’agit pas tant de torturer le rêve pour lui arracher un sens que de se laisser travailler par les images. Comme par hasard, ces interrogations rencontraient mes propres préoccupations du moment portant d’une part sur l’émergence contemporaine du Féminin sacré, et d’autre part sur la mise en question de l’approche jungienne orthodoxe des rêves par James Hillman, que je résumerais par la nécessité de laisser parler les rêves plutôt que de parler sur les rêves.

Je salue le courage, pour moi exemplaire, des porteuse de la voix du Féminin sacré dans le cercle qui ont contesté non seulement mon autorité souriante mais surtout le consensus installé pour soulever des questions qui ont dérangé et ouvrir des perspectives inattendues. Je dis « exemplaire » car elles ont su éviter l’ornière de l’opposition systématique dans lequel s’enferre parfois la lutte pour la reconnaissance de la liberté et de la dignité du Féminin, pour simplement se tenir debout et faire entendre sa voix claire. Apposer plutôt qu’opposer. Et bien sûr, le pas évolutif est venu de là où on ne l’attendait pas. Un jour, l’une de nos pionnières est arrivée avec un livre qui l’avait bouleversée car il répondait directement à ses interrogations. Il s’agit de l’ouvrage de Connie Cockrell-Kaplan :

Les femmes et la pratique spirituelle du rêve.

L’auteure y présente le travail qui se fait dans les cercles de rêves réunissant des femmes dans le Sud-Ouest américain. Leur approche s’inscrit dans la tradition des Premières Nations, dans laquelle l’écoute des rêves est sous l’égide de la Lune. Le titre définit clairement la visée du travail : le rêve y est envisagé comme une pratique spirituelle, ce qui n’exclue pas son approche psychologique mais évite sa réduction à celle-ci, qui en fait une affaire de spécialistes. Le fait que le rêve y soit présenté comme intéressant surtout les femmes ne m’a pas dérangé car cela correspond à une réalité observable : dans tous les cercles et les ateliers de travail des rêves, et plus largement de développement personnel à de rares exceptions, on rencontre une majorité de femmes. C’est qu’en effet, ce travail a une dimension essentiellement féminine faisant appel à l’intuition et à la sensibilité.

 
Mais si, dans les Premières Nations régnait et règne encore une vision genrée qui établit une équation simple entre le principe féminin et les femmes, nous sommes en Occident désormais à une place où, après Jung et les développements[2] des 50 dernières années, nous pouvons  envisager clairement qu’il y a du féminin (anima) chez les hommes, et tout autant qu’il y a du masculin (animus) chez les femmes. Mieux, nous comprenons que l’une et l’autre, le féminin de l’homme et le masculin de la femme, réclament d’être rendus conscients. En fait, ce n’est pas seulement que nous pouvons l’envisager et le comprendre mais nous le devons car notre monde est dans un tel excès de masculinité psychologique qu’il faut que nous pesions toutes et tous, femmes et hommes, pour redonner sa place au féminin et restaurer l’équilibre sacré entre les deux polarités créatrices de l’énergie de vie. Il en va sans doute de notre avenir écologique et spirituel, et cela nous permet d’envisager, comme l’avait semble-t-il entrevu Jung dans ses prophéties, vers l’avènement d’un être humain total, réunissant en lui dans une égale dignité le masculin et le féminin.

Osho a fort bien posé les choses, je ne saurais le dire mieux :

« À chaque fois que les femmes se rassemblent en cercle les unes avec les autres, le monde guérit un peu plus. Dans le cercle, elles sont toutes égales. Il n'y a aucune autre femme derrière, ni au-dessus, ni en dessous. Le cercle est sacré parce qu'il est conçu pour créer l'Unité, et laisser émerger les mémoires sacrées en elles. »

Le cercle est selon moi la forme émergente d’organisation collective pour notre époque, qui répond au mieux à notre besoin de sortir de la hiérarchisation pyramidale qui a caractérisé l’ère du patriarcat ainsi que l’accaparement du pouvoir et des richesses par une minorité. La tradition a toujours associé le cercle au féminin, par exemple dans les mandalas circulaires qui sont considérés comme inclusifs et manifestant la capacité à se relier, en contraste avec les mandalas carrés dit masculins qui mettent l’accent sur la structuration. Matthew Fox, dans a spirituality named compassion, souligne comment l’Occident s’est construit sur la métaphore de l’Échelle de Jacob qui suppose que certains soient plus près de Dieu que d’autres, mais aussi qu’il existe depuis les temps bibliques une alternative symbolisée par le cercle de Sarah, l’épouse d’Abraham, qui réunissait les femmes.

Les cultures premières, comme celle des Amérindiens, n’ont jamais perdu la connexion essentielle avec la nature que permet la forme du cercle. Quand on s’élève dans les hauteurs de l’esprit et d’une prétendue supériorité, on s’éloigne de la terre, de la nature, et de toutes celles et tous ceux qui restent en bas : les animaux, les plantes… mais aussi les femmes, les enfants, les personnes âgées, malades et faibles, et comme le dit si bien Pëma Chodron, « mon frère alcoolique et ma sœur schizophrène ». À l’inverse, le cercle permet d’inclure tout le monde de telle façon qu’il n’y a personne au-dessus, en-dessous ou en arrière. Si quelqu’un vient au centre, c’est momentané. Nous sommes tous égaux, et le cercle permet une participation de chacun(e) au vu de tou(te)s les autres. Il y a toutes sortes de cercles, comme par exemple les cercles de parole (conciles), les cercles de réconciliation, les cercles de pardon et les cercles de rêves. L’Internet est un grand cercle qui réunit le monde entier, mais nous avons besoin de multiplier les cercles autour de tous les sujets qui nous tiennent à cœur et réclament une approche participative. Nous pouvons rêver d’un jour où nos démocraties elles-mêmes deviendront circulaires !

C’est jusque dans la méthode de travail avec les rêves et avec l’inconscient que l’approche circulaire s’impose.  Jung disait que lorsque nous avons un rêve, si nous tournons suffisamment longtemps autour, il finira par s’éclaircir. Les méthodes qui prétendent mettre le rêve dans une petite boîte rationnelle sont suspectes de jouer les lits de Procuste : elles vont souvent étirer le rêve pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit mais qui soutient la théorie, ou le raboter pour en écarter les aspects qui sortent de la boîte. Le but du travail est plutôt de permettre au rêve de parler et de dire sa vérité fondamentale, qui en termes jungiens est la vérité du Soi. C’est une vérité circulaire, c’est-à-dire qu’elle ressort de la rencontre de plusieurs points de vue dont aucun ne peut prétendre à la prééminence. Et c’est jusqu’au chemin de la réalisation de Soi qui est nécessairement circulaire, ou spiralé, ainsi qu’en témoignait Jung :

« Je commençais à comprendre que le but du développement psychique est le Soi. Il n’y a pas d’évolution linéaire vers celui-ci, mais seulement une approche circulaire, circumambulatoire. Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est qu’indication vers le centre. Savoir cela me donna de la solidité, et progressivement, la paix intérieure se rétablit.»

Comme le dit Osho, à chaque fois que des femmes se réunissent en cercle, le monde guérit un peu. Et quand des hommes se joignent à elles, il guérit encore un peu plus. Les hommes peuvent se réunir en cercles aussi et une des questions dont ils peuvent alors débattre, c’est comment accompagner en tant qu’hommes l’émergence du Féminin sacré. Un premier point dans ce sens est certainement, que nous soyons femme ou homme, de reconnaitre et d’honorer le caractère sacré du cercle. Ainsi, les cercles de rêves sont-ils des assemblées autour du mystère sacré du rêve, dans lequel ce dernier peut se déployer. C’est ce mystère guérissant qui est au centre du cercle et nous réunit.

C’est en s’appuyant sur ces prémisses que je propose donc désormais des cercles de rêves, ou plus précisément des Loges de rêves, comme j’appelle désormais la forme particulière à laquelle a abouti ma recherche. Le nom lui-même me vient de Paule Lebrun, qui m’invitait à donner des cercles de rêves dans son école Ho Rites de Passage[3] et m’a suggéré cette dénomination qui a la vertu d’évoquer le contexte chamanique du travail. Outre les expérimentations avec mon petit groupe d’ami(e)s, j’ai animé au cours de la dernière année des Loges de rêves dans des ateliers de Ho Rites de Passage au Québec, et dans une série d’ateliers en France et en Belgique.

J’ai vérifié alors qu’il s’agit d’une forme très inclusive et accessible du travail permettant à des gens de tous horizons, sans aucune formation à l’interprétation des rêves ou à la psychologie, de bénéficier du travail avec les rêves. Elle a l’avantage d’éviter le piège de la discussion intellectuelle du rêve, des interprétations théoriques, des polémiques  et des discours sur le rêve, en offrant un cadre dans lequel la sensibilité et l’intuition de chacun(e) peut s’exprimer, et finalement dans lequel nous pouvons entendre le rêve parler. Elle a pour moi en outre la vertu de réunir en un seul tenant tout ce que j’ai appris dans ma formation de psychologie sacrée avec Ho Rites de Passage et mes études et recherches en matière de rêves, de symbolique, de travail avec l’inconscient. C’est, près de 10 ans après avoir reçu mon diplôme des mains de Paule Lebrun, certainement la meilleure synthèse que je puisse proposer à ce jour de tout ce que j’ai appris dans sa merveilleuse école et au cours de mon exploration des profondeurs du rêve.

Le principe en est très simple.

Il faut commencer par préciser que le travail proposé dans la Loge de Rêves n’est pas de l’ordre de la psychothérapie du groupe ni du cours d’interprétation des rêves. On ne parle même pas d’interprétation des rêves au sens strict – pour cela, il vaut mieux une séance de travail individuel avec un interprète ou un analyste. Dans la Loge, nous offrons simplement notre résonance aux rêves qui sont présentés, sur le mode « si c’était mon rêve » qui permet de parler à partir d’une position respectueuse qui évite le jugement et le « tu qui tue ». C’est un travail de co-création autour des images de rêves sans prétention à la vérité finale du rêve, et dans lequel cependant la personne qui a proposé un rêve voit celui-ci se déployer sous de nombreux angles, avec des facettes surprenantes. Dans le vocabulaire des Loges de rêves, on parle de « déployer un rêve » plutôt que de l’interpréter.

Pour tenir une Loge de Rêves, il faut réunir entre quatre et quinze, vingt au maximum, personnes dans un espace suffisant pour qu’elles puissent s’installer en cercle. Bien sûr, celui-ci peut tenir de l’ovale ou du rectangle formé autour d’une table en autant que l’esprit du cercle soit respecté.  La durée de la Loge dépend du nombre de rêves présentés. Une des règles est que nous travaillons a priori avec tous les rêves qui sont déposés dans le cercle, et que chaque personne a l’occasion de s’exprimer au moins une fois en résonance avec chaque rêve. J’ai facilité des Loges qui, avec 15 ou 16 personnes et 12 ou 13 rêves, ont duré 5 ou 6 heures. Il semble difficile de tenir une Loge à plus de 20 personnes, encore qu’on peut imaginer qu’elle se poursuive sur plusieurs jours et que la session soit fragmentée en plusieurs épisodes. Je l’ai expérimenté dans le contexte d’ateliers dans lequel le temps dévolu au travail des rêves était restreint, et on peut observer une bonne continuité entre les sessions.

Le travail de la Loge repose sur un outil symbolique : la pierre de rêve. Celle-ci est l’équivalent d’un bâton de paroles dans les conciles : seule la personne qui a la pierre en main peut parler. Les autres personnes sont invitées à écouter en silence sans commenter ni interagir avec la personne qui parle, ni entre elles. Les auditeurs peuvent tout au plus marquer leur approbation de ce qui est dit par un hochement de tête ou un « mmmh… », ou signaler leur émotion avec sobriété en portant leurs mains devant leur cœur. Ce n’est pas une bonne idée de prendre des notes pendant que quelqu’un parle car nous sommes alors invité(e)s à offrir une attention entière à ce qui est dit, et il ne s’agit pas tant d’une discussion dans laquelle les un(e)s vont répondre point par point aux autres que d’un espace dans lequel exprimer chacun(e) est invité(e) à exprimer son sentiment et son intuition. Il s’agit de se laisser toucher par le rêve et par ce qui est dit, pour dire sans élaboration intellectuelle ce qui vient alors en répons.

L’espace est organisé autour d’un centre, ce qui fait partie des caractéristiques symboliques des cercles. Pour ma part, je veille à ce qu’il y ait toujours là une référence à la Lune – évocation de la grande Féminité sous les auspices de laquelle se déroule le travail. Un bol tibétain sert de réceptacle à la pierre de rêves quand elle ne circule pas, et symbolise l’élément féminin qui est accompagné par un élément masculin symbolisé par le bâton qui fait résonner le bol, ou encore par un tissu rouge évoquant le feu. On peut bien sûr créer toutes sortes de centres symboliques incluant par exemple des fleurs, de l’eau ou des éléments naturels. Je recommande simplement la sobriété.


Il importe de toujours commencer la Loge de Rêves par un petit rituel symbolique d’ouverture de l’espace du rêve. C’est l’équivalent symbolique du rite d’entrée dans un conte de fées qui tient dans le « il était un fois… » : l’inconscient sait qu’il entre alors dans un espace différent de celui de la vie ordinaire. Il est important de bien tracer la frontière entre les espaces profanes et sacrés, ou tout simplement de bien délimiter le temps du rêve. C’est ce qui garantit la solidité du contenant dans lequel va pouvoir se déployer l’inconscient sans risquer de déborder sur la vie ordinaire.

Pour ma part, je crois important aussi de commencer ce rituel par un temps de retour à soi, c’est-à-dire simplement de méditation silencieuse permettant de faire la coupure avec l’extérieur et avec les préoccupations du jour, et de revenir ainsi dans l’instant présent par le senti corporel et émotionnel. Je pose pour règle de travail qu’on ne devrait jamais aborder un rêve sans vérifier qu’on est dans l’instant présent, hors de quoi on risque fort d’être parti dans une élaboration mentale qui déforme le rêve. Le premier pas d’entrée dans l’espace du rêve est donc ce moment de retour à soi dans le silence, pendant quelques minutes. Je demande alors aux participant(e)s d’aller chercher une image intérieure pour l’instant présent. Cette image n’est pas nécessairement visuelle. Ce peut être une musique, une chanson qui vient à l’esprit, une sensation ou une odeur, une émotion et même une pensée. Ce qui importe est simplement qu’il s’agisse d’une expression spontanée de la psyché dans l’instant présent, c’est-à-dire quelque chose de non réfléchi qui dit la qualité de l’instant présent. Il peut arriver que je demande aux participant(e)s de prendre simplement note de la couleur de l’instant présent…

Les participant(e)s sont ensuite invité(e)s à dire leur prénom et l’image qui leur est venue, puis à allumer une petite bougie pour la placer au centre avec l’intention d’amener ainsi, symboliquement, la lumière de leur conscience dans le cercle. En tant que facilitateur de la Loge, je suis toujours le premier à me nommer, dire mon image intérieure et allumer ma petite bougie. Cela donne le ton. La personne qui est sur ma droite continue. Nous allons, pendant l’ouverture et le travail de la Loge, par la droite c’est-à-dire dire dans le sens antihoraire, dans la direction de la Lune. Si une personne n’a pas d’image à présenter, je l’invite à décrire ce rien qu’elle dépose dans le cercle : quelle couleur a-t-il ? Quelle texture ?

Il est important que chaque personne dépose une image, fut-ce donc une absence d’image, car cela met tout le monde sur un pied d’égalité : même celles et ceux qui ne livreront pas de rêves auront partagé quelque chose de leur vie intérieure. Ce petit rituel crée un lien inconscient entre tou(te)s les participant(e)s. En effet, l’espace du cercle est tissé par ces images qui s’entrecroisent comme des fils invisibles et se répondent, dessinant un motif qui est propre à chaque cercle. Nous ne commentons ni n’interprétons pas ces images. Il est important de ne pas chercher à interpréter toutes les images, de laisser un espace libre à l’inconscient. Cela vaut en particulier pour moi et pour les personnes expérimentées en travail des rêves : il s’agit de ne même pas chercher à interpréter mentalement ces images, de les laisser en friche. De toute façon, l’image communique subtilement à toutes les personnes présentes quelque chose de l’endroit où se trouve celui ou celle qui la dit : les inconscients individuels commencent à entrer en résonnance. Cela tient aussi de l’échauffement des sens intérieurs pour nous préparer au travail des rêves. J’aime dire que nous accordons nos violons, comme les instrumentistes d’un orchestre au début d’un concert, en faisant chacun un « la ».

Quand toutes les personnes présentes ont déposé une image dans le cercle, je fais sonner le bol tibétain au centre en allant chercher la pierre de rêves. C’est une façon de bien marquer l’entrée dans le temps du rêve, de signaler le franchissement de la frontière. Puis je fais circuler la pierre de rêves, en commençant par la première personne sur ma droite, pour que soient dits et entendus tous les rêves présents, qui fourniront la matière de notre travail. Chacune à leur tour, la personne qui reçoit la pierre, éventuellement accompagnée par une formule comme « dis-nous s’il-te-plaît ton rêve », est invitée à dire un rêve. Ce peut être un rêve récent comme un rêve datant de nombreuses années, ou encore des images venant d’une vision, d’une imagination, d’un fantasme; la seule chose qui importe est que ce soient des images vivantes dans l’esprit de la personne qui les dit. Il arrive qu’une personne éprouve le besoin de dire deux rêves, pas nécessairement de la même nuit, car elle ressent qu’il y a un lien, une continuité entre les deux. Je ne mets aucune limite si ce n’est que j’invite la rêveuse ou le rêveur à la concision de façon que l’attention soit soutenue et qu’il y ait de la place pour tous les rêves.

Le rêve doit être dit autant que possible au présent (« je suis » plutôt que « j’étais ») et lentement, c’est-à-dire en prêtant attention aux mouvements émotionnels qui accompagnent les différentes phases du rêve. Lors de cette première ronde, le rêve est dit sans aucune autre information : peu nous importe de savoir quand le rêve a été fait, dans quel contexte. Il ne doit recevoir aucun commentaire ou début d’interprétation. L’idéal est alors d’écouter le rêve les yeux fermés en prêtant simplement attention à comment il résonne à l’intérieur. La personne qui a dit son rêve donne ensuite la pierre de rêves à la personne sur sa droite. Si une personne n’a pas de rêves à présenter lors de cette session, elle fait simplement passer la pierre à la suivante sans rien dire. Il n’est pas utile de commenter en disant : « je n’ai pas de rêve », le silence est éloquent. Et bien sûr, la pierre finit par me revenir.

Il est important qu’en tant que facilitateur de la Loge, je propose moi aussi mes rêves au cercle car cela fait partie de l’esprit du travail en cercle : il ne serait pas acceptable que les participant(e)s s’exposent dans leur vulnérabilité si je n’étais pas prêt à moi-même m’exposer tout autant sinon plus. Nous sommes tou(te)s au même niveau et ma position de facilitateur ne me met pas en-dehors du cercle, au contraire. Si le nombre de rêves le permet sans surcharge, je propose donc volontiers un de mes propres rêves, de préférence un rêve que je ne comprends pas et qui m’amène à exposer des éléments personnels qui peuvent me mettre dans un certain inconfort. C’est la meilleure sinon la seule façon d’inviter tou(te)s les autres participant(e)s à sortir de leur zone de confort.

Toute fausse position d’autorité ou prétention à la supériorité fausse la dynamique du cercle. En fait, c’est même tout projet directif que le facilitateur pourrait entretenir pour le cercle qui s’avère contre-productif : le rôle d’un animateur de cercle est d’ouvrir un espace et de tenir un contenant solide pour que la dynamique autonome du cercle opère par elle-même. Tenir la structure signifie essentiellement poser les gestes symboliques qui créent l’espace, montrer l’exemple du respect et de l’écoute, garder le temps et veiller à ce que tout le monde puisse parler, veiller à ce que certaines règles soient respectées lors des interventions et  en particulier s’interposer fermement en cas de tentative de prise de pouvoir d’une personne sur une autre ou sur le groupe.

Quand tous les rêves ont été dits une première fois, le travail proprement dit commence. À nouveau, je fais circuler la pierre par ma droite jusqu’à la première personne qui a déposé un rêve dans le cercle. Celle-ci nous donne alors éventuellement quelques éléments de contexte pour son rêve : quand l’a-t-elle fait ? Avait-elle une préoccupation particulière au moment où elle a reçu ce rêve ? S’il y a des personnes ou des lieux connus dans ce rêve, que lui évoquent-ils ? Une fois ces éléments de contexte donnés, la personne redit son rêve, à nouveau au présent et en prêtant attention aux mouvements émotionnels. Il n’est pas rare que lui reviennent alors des éléments oubliés ou qu’elle mentionne une association d’images qui lui traverse l’esprit. Quand elle a fini d’exposer son rêve, elle donne la pierre de rêves à la première personne sur sa droite, qui est alors invitée à lui offrir sa résonance avec son rêve.

C’est le cœur du travail, autant pour le bénéfice de la personne qui propose son rêve au cercle que celle qui offre sa résonance. Il est important que celle-ci parle à partir de son ressenti, et non à partir d’une théorie psychologique ou d’un raisonnement intellectuel sur le rêve. Les résonances autour d’un rêve peuvent prendre différentes formes :

-          Dans le rêve, j’ai été touché par… (une image, une action).

-          Quand j’ai entendu le rêve, j’ai ressenti… (une émotion, une sensation physique). Par exemple, ma gorge s’est serrée et j’ai ressenti une tristesse qui m’a rappelé…

-          Si c’était mon rêve, je me demanderais si / je penserais à / etc. Il n’est pas rare que l’on propose alors, sur ce mode, une tentative d’interprétation du rêve et il y a donc là une place pour les approches plus psychologiques, mais il convient d’éviter de penser à voix haute sur le rêve en en décortiquant tous les symboles, piège dans lequel tombent volontiers les habitués du travail des rêves. Encore une fois, la concision est de rigueur et s’avère plus efficace.

Ce qui est important là, c’est de toujours, autant que possible, parler au « je ». Une des modalités de réponse les plus puissante fait l’économie de la formule « si c’était mon rêve » pour s’impliquer directement dans le rêve. Au lieu de dire par exemple : « si c’était mon rêve, je penserais que je suis en train de me libérer », dire directement : « je me libère ». Cela implique pour un homme de parler au féminin si la personne qui a proposé le rêve est une femme, et réciproquement, c’est-à-dire d’entrer en empathie totale avec la personne. L’affirmation sous-jacente à cette façon de faire est que, dès qu’un rêve est partagé et entendu, il devient effectivement mon rêve : je le rêve à mon tour.

S’il y a des questions qui ressortent de l’écoute du rêve, elles peuvent être posées mais sans, généralement, attendre de réponse immédiate : la personne qui propose le rêve y répondra quand la pierre lui reviendra. On évite les interactions, l’instauration d’un dialogue, car le but est d’offrir une résonance de l’intérieur au rêve, et non de le discuter. En offrant aussi honnêtement que possible nos résonances au rêve, nous visons simplement à l’éclairer sous différents angles et à le mettre en mouvement dans la psyché de la personne qui l’a exposé. Il peut ainsi arriver qu’une personne résonne au rêve en chantant, en dansant ou en se livrant à une gestuelle. Cela a autant de valeur qu’une résonance émotionnelle ou une proposition d’interprétation. Finalement, la résonance souvent la plus directe à une image de rêve est une autre image, soit une image intérieure qui est venue à l’écoute du rêve, soit encore un autre rêve dont la mémoire a été éveillée.

La pierre circule ainsi de main en main, toujours dans le sens de la Lune. Si quelqu’un se rend compte qu’il aurait quelque chose à ajouter, il doit attendre que la pierre fasse un second tour. Quand elle revient à la personne qui a partagé le rêve, celle-ci dit ce qu’elle a retiré du travail de son rêve, où elle se trouve désormais avec celui-ci. Généralement, elle a découvert des aspects surprenants de son rêve, de nouvelles perspectives qui éclairent celui-ci : on voit alors l’inconscient à l’œuvre tout simplement dans le fait qu’à son tour, elle entre en résonance avec les propositions qui lui ont été faites. La plupart du temps, un seul tour de pierre suffit pour déployer un rêve. Il arrive cependant qu’une personne ait quelque chose à ajouter, auquel cas on fait encore circuler la pierre par la droite jusqu’à ce qu’elle lui parvienne, ou que le travail réclame plusieurs tours parce que la personne qui a proposé un rêve indique avoir besoin encore d’éclaircissement. Il est important de vérifier que cette dernière a le sentiment que le travail avec son rêve est complet avant de passer au rêve suivant.

Certains rêves laissent une charge émotionnelle importante dans le cercle. Il est alors particulièrement indiqué de prendre une pause avant d’écouter le rêve suivant. Dans une session près de Toulouse en France avec l’association Zique et Plume[4], nous avons intercalé quelques minutes de chant improvisé entre chaque rêve. L’expérience a été extraordinaire. À un moment, nous avons entendu un cauchemar qui nous a tou(te)s laissé pantelant(e)s. Mais ensuite, nous avons chanté et cela a libéré l’énergie pour nous amener dans une qualité de silence remarquable, comme si nous venions de méditer pendant des heures. Nous étions prêts à écouter le rêve suivant. Cela m’a amené à envisager comment nous pourrions nous mouvoir avec l’énergie du rêve dans les Loges de rêves, et par exemple danser les rêves en silence, ou encore les peindre, les modeler, faire du Tai-Chi, etc. Toutes les activités favorisant l’expression créatrice et l’intériorisation s’accordent au travail du rêve, et les cercles, quand ils n’ont pas de prétention à la psychothérapie, peuvent être de merveilleux espaces de co-création.


 Pour conclure la Loge de rêves après que nous ayons entendu tous les rêves, j’invite les participant(e)s à un petit retour à soi en silence pour simplement prendre conscience de l’instant présent et mettre celui-ci dans un mot, le mot exprimant ce avec quoi lequel les personnes repartent. Nous avons commencé avec une image intérieure et nous terminons avec un mot, ce qui est une façon de réactiver le cerveau gauche. De même que nous avions commencé par un petit rituel, nous terminons par un autre rituel : cette fois, nous tournons dans le sens du soleil c’est-à-dire vers la gauche, et chaque personne est invitée à dire son mot et à éteindre la bougie. En tant que facilitateur, j’avais commencé le rituel d’ouverture en disant mon image le premier, et je termine le rituel de fermeture en disant mon mot le dernier. Puis je fais résonner le bol tibétain, ce qui marque clairement la frontière entre l’espace du rêve et l’espace de la vie ordinaire dans laquelle nous revenons alors.  

On m’a fait plusieurs fois la remarque de ce que le travail dans les Loges de rêves s’apparente à celui des constellations familiales, à savoir qu’il y a un effet de champ. Celui-ci se fait sentir dans la cohérence remarquable entre les rêves exposés dans le cercle. Il n’est pas rare qu’une personne dise qu’elle pensait parler d’un autre rêve, ou qu’elle venait à la Loge sans penser à un rêve particulier, et qu’un rêve s’est imposé à son esprit comme réclamant d’être dit dans la Loge. Nous avons observé qu’il y a généralement un thème à une Loge, et une continuité entre les rêves. Il y a presque toujours au moins un rêve de nature spirituelle qui porte un enseignement à l’ensemble du groupe. Finalement, l’effet de champ se fait sentir aussi dans la cohérence des résonnances offertes à un rêve, qui s’avèrent assez généralement « faire le tour » du rêve d’une façon remarquable. C’est maintenant mon sujet de recherche : avérer cet effet de champ dans le cercle, c’est-à-dire la manifestation de l’Inconscient dans son versant actif et créateur, que nous pouvons tout aussi bien dénommer l’Esprit, le Spiritus Mercurialis, qui nous réunit et facilite le travail, lui confère un caractère sacré.

Tout le monde, moyennant un peu d’expérience du travail avec les rêves et de facilitation des cercles, peut animer une Loge de Rêves. Il faut bien sûr avoir tout de même une bonne connaissance des espaces symboliques, une habileté à marcher entre les mondes et à bien délimiter les frontières entre ceux-ci. Mais cela s’apprend facilement, et beaucoup de gens en ont en fait une excellente intuition qui réclame simplement de faire confiance à l’Esprit qui guide le travail. La seule difficulté que présente le travail en Loge de Rêves est qu’il requiert des personnes qui croient en savoir plus long que les autres sur l’interprétation des rêves de renoncer à leur sentiment de supériorité. J’ai pour ma part été plus d’une fois surpris de ce qui ressortait du travail d’un rêve en me disant, à propos de telle ou telle résonnance qui faisait particulièrement sens pour le rêveur ou la rêveuse, que je n’aurais jamais pensé à cela. Et malgré mes 30 années d’expérience, j’ai toujours retiré un grand bénéfice d’exposer un de mes propres rêves dans un cercle : il y a toujours quelque chose de nouveau qui en est ressorti.

Les Loges de rêves requièrent donc des amoureux du rêve qu’ils se mettent simplement au service de celui-ci en abandonnant leur prétention à en savoir plus long qu’autrui sur le sujet. C’est cependant un espace où ils peuvent faire bénéficier les autres de leur expérience mais les Loges de rêves poursuivent clairement deux objectifs :

-          Faire expérimenter directement le travail du rêve en soulignant que cela ne prend pas un doctorat en psychologie pour entendre les images intérieures. Il suffit d’un esprit et d’un cœur ouverts.

-          Mettre les rêves qui sont déposés dans le cercle en mouvement dans une co-création avec l’Inconscient, en faisant confiance que ce mouvement portera son fruit à la personne concernée.

Les psychologues qui liront le livre de Cokrell Kaplan fronceront sans doute les sourcils devant ses références à l’astrologie lunaire mais surtout, comme je l’ai fait moi-même, devant son incompréhension de la nature de l’inconscient car elle tombe dans le préjugé commun qui voudrait que l’inconscient soit inconscient, sans comprendre que c’est nous qui en sommes inconscients. Ils diront peut-être aussi qu’il y a un danger de dire n’importe quoi sur les rêves et qu’il convient d’entourer le travail de précautions pour ne pas blesser la psyché rêveuse. J’en conviens, et c’est le rôle de la personne qui facilite de veiller à ce que les résonances soient toujours offertes à partir du cœur et sans ambition d’amener une vérité finale du rêve, de prendre un pouvoir sur celui-ci. Moyennant cette honnêteté fondamentale dans le travail, le rêve est sauf et va son chemin. Il y a dans ces réserves un énoncé du fossé qui sépare encore les approches chamaniques et psychologiques des rêves, mais je suis convaincu pour ma part que c’est une des tâches collectives de notre époque que de jeter un pont entre ces deux visions, et d’élaborer une forme de chamanisme qui soit propre au XXIème siècle occidental. Les Loges de rêves cherchent modestement à y contribuer.

Je suis disposé à organiser des Loges de rêves partout au Québec et en Europe francophone (quand j’y voyage) sur invitation. C’est-à-dire que si vous souhaitez voir se tenir une Loge de Rêve dans votre ville ou région, il vous suffit de réunir un groupe minimal de personnes (4 au moins) et de trouver un lieu propice, puis de me contacter pour que nous en discutions. Je demande généralement une contribution libre aux participant(e)s en posant tout de même comme condition initiale que mes frais de transport et d’hébergement soient couverts.

Je prépare des ateliers de formation à la tenue de Loge de Rêves et d’approfondissement du travail des rêves qui seront offerts sur demande. Pour plus d’information, contactez moi.

Écrivez à : logesdereves@gmail.com


[1] J’ai déjà publié un article à ce sujet il y a deux ans : http://voiedureve.blogspot.ca/2015/04/cercle-de-reves.html
[2] Parmi ces développements, il faut considérer en particulier les avancées du féminisme, la déconstruction sociologique et psychologique des genres, l’évolution de la notion d’identité sexuelle avec la reconnaissance des exceptions génétiques, l’acceptation sociale croissante de l’homosexualité et du transsexualisme, comme autant d’indices d’un profond bouleversement dans L’inconscient collectif.
[4] Pour plus d’information sur le beau travail de cette association, contactez ziqueplume@gmail.com.